Escapismes I
Escapismes: Histoire quotidienne des teratocarcinomes.
Et c'est ainsi que Jihache avance dans le couloir, en s'accrochant au fond de la poche de son velours, avec un boitillement d'une beauté affligeante. L'image de la pleine rondeur d'un vieux chien.
Son pied engage sur la première marche la rythmique droite-gauche habituelle, suivant le bruit dans ses oreilles.
Eclairs de l'image de la pleine rondeur, haletante, d'un vieux chien.
Il sourit et laisse l'envahir la chaleur vibrante tandis qu'il ferme les yeux.
Musique.
Le matin même, Jihache avait dansé sur le grésillement exagéré provoqué par le niveau sonore élevé des basses, ou plutôt, sur la mélodie conjuguée du morceau et de son ARG, Addition Rythmique Grésillante. Recréant comme un lien enfin trouvé entre ses habitudes modernes et ce qui a toujours été dans la nature d'organismes vivants depuis, FIOU! au moins avant hier, si ce n'est plus longtemps.
Et on pourait ici, par exemple, lire le mouvement simultané de son corps et des ondes vers lui et en arrière de nouveau, ce qui serait une assez jolie image.
Et c'est ainsi que plus tard -à présent- il se rend au magasin à la recherche de quelquechose qui jouerait dans son cerveau le rôle de complé ment-nutriment-comble addictif pour cette récente ouverture d'un escalier en colimaçon au nombre encore indéfini de marches dans sa trace ADN, Acide Dé soxyriboNucléique.
Ne trouvant pas de rayon Bruit, il se contente d'Indépendant et d'Electronique aujourd'hui, s'aiguillant toujours à l'aide du grésillement dans sa tête
AND I LIKE IT.
Entre deux compartiments, une masse entre dans son champ de vision et dit " Bonjour!". Il serre la main et dit " Bonjour!", lui aussi, en regardant à côté. La contrepartie engage avec "une nouvelle sortie, enfin", et le regard remonte de cinq centimètres et se reserre
SO WHO ARE YOU AND WHY AM I HERE?
Puis "une réédition de Hank Williams là-bas" et les yeux se rencontrent et sourient. Jihache retire les petits boutons des oreilles et s'excuse, marchant entre deux un peu plus loin avec son ami, en parlant de Void et de ces choses là, omettant les trois quarts de ce qu'il voulait dire, si ce n'est "larsen" et " silence", et c'est déjà pas mal quand même.
Un peu plus tard, ils sortent par un cadre de lumière et, levant les yeux au ciel, Jihache ne voit pas encore une é norme paire de ciseaux émerger d'un nuage, mais il le renifle quelquepart derrière son nez ou l'espère ou s'en fout ou Sait qu'il n'y en a pas. Mais de toute façon il oublie ce genre de conneries et reprend la conversation.
"Et donc sinon, où en sommes-nous donc?"
"Je crois qu'on en était à Robert Johnson mais je suis pas sûr."
Son genou réagit de manière inadéquate, ce qu'il n'apprécie pas beaucoup et il est encore attaqué par L'image de la pleine rondeur d'un vieux chien.
Ce qui est bien beau et le fait se sentir étrangement bien, mais ça n'a aucune importance, n'est-ce pas?
"Oui je me dis qu'il doit y avoir un truc très simple. Tu survis ou tu vis. Et vivre c'est juste faire ce qui donne un sens à ton temps. Donner un sens par la musique c'est un moyen de le faire... Mais, c'est juste un exemple de l'intensité nécessaire. Bien sûr là jte parle de la Musique pas de... la merde.
Et donc, quand tu donnes tout... ou... quand quelquechose te donne tout... et te force donc à tout rendre en échange -par pure politesse au moins, merde- tu crées un niveau d'intensité qui te révèle bien des choses sans que tu le saches, tu es heureux, ou du moins tu te dis que ce que tu fais est bon, parceque c'est l'expression, à un niveau diffé rent, de la Vérité. Et ce lien c'est quelquechose qu'on ne peux pas expliquer. C'est quelquechose qui a un sens et tu ne vas pas violer la Vérité et les faits avec des mots, bordel. Comment veux-tu donner un sens quand tous les motsenblocàforce onttoutperdu et qu'on se retrouve deuxdoigtsdanslagorge àtenterdetoutvomir cet étouffement de sentiments?..."
"...
n'empêche que tu baves."
Jihache s'essuie les lèvres...
Il souffle un peu, laisse l'air remplir l'espace entre lui et l'autre pour un instant
il cherche autour de lui la branche à laquelle s'accrocher, la direction à prendre
il regarde à gauche à droite et loin devant, le paysage blanc, l'évidence de l'ouverture complète et se demande
qui va décider de ce qui vient maintenant?
il inspire doucement et rattrape ses os.
Il se retourne vers son interlocuteur et décline l'invitation qu'il n'a pas entendu parcequ'il doit faire ce truc avant de rentrer et donc faut que j'y aille. Serrage de main.
Pressant le dos contre le fond de la cage de verre, Jihache s'efforce de barrer ses yeux du banc où sont assises quelques personnes et monte le volume, laissant ses paupières s'engluer l'une conte l'autre.
Et le bus entre en scène et se gare juste devant lui. Il grimpe les trois marches et se dirige vers le fond, le bus redémarrant alors que Jihache a à peine atteint le milieu de la bête. Trois pas, il s'échoue sur un siège près de la fenêtre.
Là, il suit la bande vidéo accompagnatrice de la travelling musique; les trottoirs luisants, le caniveau marron, les façades craquelées, les vitrines reflets, les vieilles dames seules assises dans leur salon, le vendeur vous démontrant la fléxibilité de ce tissu dont le rapport qualité prix est respectable, le pharmacien se curant le nez derrière le comptoir, le collégien courant pour tenter d'atteindre l'arrêt de bus avant le bus, dans lequel nous sommes.
Essoufflé, le garçon s'accroche au poteau où le vieux se tenant deux centimètres à gauche avait posé ses sacs plastique engorgés quelques secondes plus tôt.
La bête ralentit puis stoppe finalement.
Les mains comme des flaques avec leur peau constamment vaguelante agrippent les anses des sacs et les soulèvent avec un soudain grincement du bassin.
Les portes s'ouvrent brusquement.
Le vieux balance ses jambes sur les marches pour ne pas perdre l'équilibre et puis titube dans l'allé à la recherche d'une place, va vers la droite, vers la gauche, pose un sachet et s'aide des barres pour ne pas tomber, puis s'assied,
juste en face de Jihache.
Il dépose le reste des sacs (trois) à ses pieds, l'un d'eux pesant contre la jambe de Jihache. Doucement, il le repousse vers le côté d'un mouvement de la cheville que le vieux remarque; le vieux lève la tête et ouvre la bouche, son expression prête et un peu perdue à la fois, puis referme les lèvres sur ses quelques dents de travers. Jihache s'aperçoit de l'oeil gauche à l'iris blanchissant et pendant une seconde leurs regards se croisent, puis se dé croisent tout de suite, violemment, l'attention de Jihache volant sur la vitre, ses yeux heurtant cependant fréné tiquement leur coin toutes les deux secondes dans la direction du vieux, qui, lui, porte son crâne plissé sur ses mains et, en plongée, ses chaussures au cuir noir passé. Hum, ils cherchent quelquechose à dire et Jihache, le nez collé à la fenêtre, les yeux apoplectiques frénétiques et hihihihihihihihihihihihihihihihihihi hihihihihihi
le nez collé à la vitre, réfléchit é ventuellement à une évolution de ce moment
dans une sorte de dévelopement personnel
qui devrait arriver par cet accident,
comme un déclencheur ou quelquechose
hihihihihihihihihihihihihihihihi
il se dit que ce choc aurait pu emmener l'histoire vers un pic personnel
dans lequel il aurait pu rentrer chez lui
et réécrire tout l'évènement à la première personne
et se le réapproprier
comme s'il se réappropriait enfin sa vie et son environnement
et il deviendrait un héros, non plus un objet central
mais un sujet.
ou un truc comme ça,
mais ça n'arrive pas hihi
et ça n'a aucune importance.
et il rit bêtement
tout comme le vieux rit
hihihihihihihihihi
et il se retourne et voit toutes les tê tes remuer et rebondir sur les épaules et au delà,
rouge
et puis aussi dans la rue par la fenêtre
et il rit
des grandes dents farfelues lui poussent dans la tête
et tout partout des tronches rebondissent et dansent sur la musique drôle du hihihihihihi
et roulent le long de la perspective hihihi et dévalent les moments et le temps
passe-temps comme un autre.
et on rit
et ce jusque dans les yeux énormes
comme seul évènement constant
rien d'autre n'arrive
mais
bordel de merde alors...
A demain.
Et c'est comme ça que l'histoire de Jihache continue.






